Les Olmèques et les cultures du Golfe du Mexique, exposition exceptionnelle

Monument 4, tête colossale n°4 – 1200-900 av.J.-C.
Site de San Lorenzo, Tenochtitlán, Etat de Veracruz (Mexique)
Basalte, Museo de Antropología de Xalapa – Universidad Veracruzana, Xalapa, État de Veracruz, Mexique © Catálogo Digital Museo de Antropología de Xalapa. Universidad Veracruzana, D.R. Secretaría de Cultura – INAH

Depuis le 9 octobre 2020, et jusqu’au 25 juillet 2021, l’exposition se tient au Musée du quai Branly – Jacques Chirac (Quartier du Gros-Caillou, Arrondissement du Palais-Bourbon (7e), Paris)

Les visites étant suspendues pour cause de confinement, voici, pour vous donner un aperçu de l’exposition et l’envie de vous y rendre, quelques-unes des plus belles pièces de ces civilisations préhispaniques du Golfe du Mexique peu connues (olmèque, huastèque, toltèque ou encore totonaque) mais aussi plus célèbres comme celles des Aztèques ou des Mayas

Photos Nathalie (5,8,19) et Bertrand (1-4,6,7,9-18,20-25) Donadille, 21 octobre 2020

La civilisation olmèque (de olman, « pays du caoutchouc ») débuta son histoire il y a plus de 4000 ans.

Plus tard, les Mexica nommèrent Olmeca, en nahualt, les différents peuples de la région « où il y a du caoutchouc ».

La culture des Olmèques, qui se développa surtout entre 1700 et 400 avant notre ère, est l’une des plus importantes du monde mésoaméricain. Elle est connue notamment pour ses têtes colossales dont la numéro 4 est l’une des plus remarquables (c’est la plus petite – 1,80 m – des 17 têtes retrouvées sur 3 sites différents).

Son magnifique statuaire, en particulier, et son héritage culturel dans son ensemble, influencèrent les peuples du Golfe du Mexique précolombien qui lui succédèrent.

C’est la civilisation olmèque qui inventa le calendrier dit « du compte-long » que les Mayas utilisèrent pour leurs chroniques royales.

Voici, tout d’abord, exceptionnel et unique dans l’art olmèque, l’Ensemble des Azuzules, un groupe de 4 sculptures (dont 3 ci-dessous), deux hommes, des jumeaux, faisant face à deux félins. Elles furent découvertes alignées sur l’un des chemins menant au grand centre cérémoniel de San Lorenzo.

1200-900 av. J.-C., site de Loma del Zapote – El Azuzul, État de Veracruz (Mexique)

Basalte, Museo de Antropología de Xalapa – Universidad Veracruzana, Xalapa, État de Veracruz, Mexique © Catálogo Digital Museo de Antropología de Xalapa. Universidad Veracruzana, D.R. Secretaría de Cultura – INAH

Ces sculptures racontent peut-être l’un des grands mythes d’origine, à la fois du monde religieux des Olmèques, mais aussi du pouvoir comme tel. Elles sont posées, dans une position que l’on retrouve souvent dans le statuaire associé au pouvoir.

Les trois sculptures suivantes procèdent d’une thématique identique.

Sur les deux premières, on peut remarquer la large bouche féline caractéristique, sans dent, au nez épaté, et à l’ouverture en « V » au sommet de la tête qui fut rapprochée des spathes de maïs s’entrouvrant pour laisser émerger l’épi.

Personnage assis, monument 52, 1200-600 av. J.-C.
Site de San Lorenzo, Tenochtitlan, État de Veracruz, Mexique
Basalte, Museo Nacional de Antropología, México, Mexique © D.R. Secretaría de Cultura-INAH / Archivo Digital de las Colecciones del Museo Nacional de Antropología-INAH-CANON
Figure représentant un bébé jaguar, Monument 2, 1200-900 av. J.-C., (dépôt 2e épisode)
Site de La Merced, État de Veracruz, Mexique
Serpentinite, Centro INAH Veracruz, État de Veracruz, Mexique © D.R. Secretaría de Cultura-INAH / Archivo Digital de las Colecciones del Museo Nacional de AntropologíaINAH-CANON / Colección Centro INAH Veracruz

La troisième est le Seigneur de Las Lima : le personnage au corps recouvert de motifs symboliques porte dans ses bras un bébé jaguar, lui-même portant les insignes (des rectangles ornés d’une croix centrale) qui vont devenir non seulement ceux du pouvoir dans la culture olmèque, mais aussi servir de symbole pour d’autres cultures de la Mésoamérique.

Le bébé jaguar représente le dieu de la pluie qui sera associé également à l’émergence du maïs et de l’agriculture.

C’est la plus grande sculpture olmèque en jade trouvée jusqu’à maintenant. Elle fut découverte par des enfants dans le village dont il porte le nom.

Monument 1, Señor de Las Limas, 900-400 av. J.-C.
Site de Las Limas, État de Veracruz, Mexique
Jadéite, Museo de Antropología de Xalapa – Universidad Veracruzana, Xalapa, État de Veracruz, Mexique © Catálogo Digital Museo de Antropología de Xalapa. Universidad Veracruzana, D.R. Secretaría de Cultura -INAH

Pour toutes les civilisations mésoaméricaines, le sacré se traduit également dans la pratique d’un jeu rituel, le jeu de balle, où on pouvait utiliser notamment les coudes pour se faire des passes.

Ainsi, la figure suivante, bien que connue sous le nom du Lutteur, pourrait être un joueur de balle selon l’ethnologue (entre autres carrières) Jacques Soustelle.

Elle représente probablement l’idée du pouvoir des dirigeants olmèques qui était liée à la force.

Sculpture dite du « Lutteur », 1500-400 av. J.-C.
Site d’Antonio Plaza, État de Veracruz, Mexique
Basalte, Museo Nacional de Antropología, Ville de Mexico, Mexique

Mais les Olmèques ne se limitaient pas à la sculpture de pierres plus ou moins monumentales comme en témoigne cet ensemble de statuettes destinées aux offrandes…

…ainsi que ces 21 haches rituelles (18 ci-dessous) identiques à celle que tient le bébé jaguar.

L’influence olmèque se retrouve chez les Huastèques (ou Huaxtèques, « gens du cuir ») dont la civilisation atteignit son apogée entre les Xe et XVIe siècles de notre ère.

Leur art emprunte également des éléments stylistiques et symboliques aux autres cultures mésoaméricaines.

On a un aperçu des débuts de la culture huastèque avec cette Offrande de Chak Pet.

Plus d’un millénaire après sera sculpté l’Adolescent huastèque, Figure masculine avec personnage porté dans le dos (1000 -1521), un chef d’oeuvre de l’art de cette civilisation.

Il représente les canons de la beauté huastèque avec le front aplati vers l’arrière de la figure, la technique de la déformation crânienne étant utilisée fréquemment par cette culture, les lobes des oreilles distendues pour pouvoir insérer des anneaux décoratifs et le corps recouvert de tatouages symboliques.

Sur son dos, il porte un individu avec la tête renversée, à la stature plus réduite que dans la réalité : cela fait référence à un mythe totonaque qui prétend que lorsqu’on accède au monde des morts, on devient tout petit.

Site de Tamohi, Etat de San Luis Potosí, Mexique

Grès, Museo Nacional de Antropología, Ville de Mexico, Mexique

La déformation crânienne se retrouve sur les deux figures suivantes :

Figure masculine tenant à bout de bras un bâton fouisseur (900-1521) associée aux rites agricoles

Ciudad Madero, Etat de Tamaulipas, Mexique

Grès, Museo de la Cultura Huasteca, Tampico, Etat de Tamaulipas

Figure féminine avec piédestal (900 – 1521) associée à la vénération

Site de Tecomaxóchitl, État du Veracruz, Mexique

Basalte, Museo de Antropología de Xalapa

Universidad Veracruzana, Xalapa, Etat de Veracruz

La sculpture, ci-dessous, est de style hybride car elle possède des caractéristiques stylistiques provenant du peuple totonaque. Les mains posées sur le ventre évoquent la fécondité.

Figure féminine debout, Monument 51, 900-1521
Site de Castillo de Teayo, État de Veracruz, Mexique

Grès, Museo Nacional de Antropología, México, Mexique © D.R. Secretaría de Cultura-INAH / Archivo Digital de las Coleccionesdel Museo Nacional de Antropología-INAH-CANON

Le personnage coiffé d’un imposant casque conique à effigie mortuaire est probablement associé aux guerriers morts au combat.

La protubérance au milieu du ventre pourrait représenter comme chez les Aztèques, le foie du guerrier dans lequel résidait l’ihiyoti, l’une des trois âmes, celle liée à la vitalité, au courage, à la passion et à la fougue guerrière qui fait verser le sang.

Figure masculine avec coiffe conique, 900-1521
Site d’El Naranjo, État de Veracruz, Mexique

Grès, Museo Nacional de Antropología, México, Mexique © D.R. Secretaría de Cultura-INAH / Archivo Digital de las Coleccionesdel Museo Nacional de Antropología-INAH-CANON

L’influence aztèque est présente également sur la Stèle de Huilocintla (900-1521) qui décrit l’autosacrifice d’un prêtre dédié au dieu du vent Quetzalcoatl-Ehecatl qui se perfore la langue avec une branche épineuse.

Ce rituel était bien connu également chez les Mayas : les dirigeants se perçaient la langue ou les parties génitales. Ce geste auto-sacrificiel était associé au pouvoir, mais surtout au rituel attaché aux dieux dont certains se seraient sacrifiés, du moins partiellement, pour créer le monde.

Quand le dirigeant mutilait une partie de son anatomie, c’était donc pour marquer le lien entre son pouvoir et le monde des dieux, une façon de se diviniser.

 Site de Huilocintla, État de Veracruz, Mexique
Grès, Museo Nacional de Antropología, México, Mexique © D.R. Secretaría de Cultura-INAH / Archivo Digital de las Colecciones del Museo Nacional de Antropología – INAH-CANON

Le Seigneur d’Ozuluama (1200-1521) dont la tête est à moitié engloutie dans la bouche d’un autre personnage, est une autre figure reliée au dieu aztèque du vent comme l’indiquent certains éléments décoratifs.

Cette statue est caractéristique de l’art huastèque de la fin de la période postclassisque, avec ses deux faces sculptées, comme pour L’Adolescent du site de Tamohi.

A l’arrière, on voit un personnage agrippé au dos du guerrier grâce à des griffes très allongées. C’est un être squelettique, que les Aztèques représentèrent de façon presque identique et qu’ils appelaient Mictlantecuhtli, « le seigneur de Mictlan », leur dieu de la mort.

Mictlan était la partie la plus profonde de l’inframonde*, dans le sol, vers laquelle les guerriers (entre autres) se dirigeaient après leur mort.

* C’est l’équivalent de l’enfer.

Figure masculine avec coiffe anthropomorphe et en éventail

Site d’Ozuluama de Mascareñas, Etat de Veracruz

Grès, Museo de Antropología de Xalapa, Universidad Veracruzana, Xalapa

Etat de Veracruz, Mexique

Les relations entre les diverses civilisations du Golfe du Mexique sont illustrées par les trois sculptures suivantes.

Voici, tout d’abord, les deux premières, qui sont d’époques, de lieux et de peuples différents (Toltèques et Aztèques), mais dédiées au même dieu de la pluie et de la fertilité, Tlaloc, déjà présent aux débuts de la civilisation Olmèque.

Encensoir à effigie du dieu de la pluie (Tlaloc), vers 900 – Culture toltèque

Site de Matacapan, Etat de Veracruz, Mexique

Céramique, Museo Nacional de Antropología, Ville de México, Mexique

Sculpture du dieu de la pluie Tlaloc, 1350-1521 Culture Aztèque

Hauts plateaux centraux, Mexique

Céramique, roche volcanique

Musée du quai Branly – Jacques Chirac

La troisième, plus ancienne, représente un haut dignitaire revêtu de l’uniforme militaire caractéristique de Teotihuacán (En nahuatl« lieu où sont créés les dieux »), cette cité mystérieuse dont on ne connait pas les fondateurs et que les Aztèques, qui l’ont découverte au XIVe siècle, ont ainsi nommée.

La sculpture fut trouvée sur le site de Matacapan, jadis occupé par les Olmèques, puis plus tard par les Toltèques (en nahuatl : « maîtres bâtisseurs » ou « artisans », ou encore « artistes »).

Elle marque la relation étroite qui existait entre les deux sites de Teotihuacán et de Matacapan situés pourtant dans deux régions éloignées.

Sculpture anthropomorphe en céramique, 300-900
Site de Matacapan, Etat de Veracruz, Mexique
Museo Regional de San Andrés Tuxtla, Etat de Veracruz

Le site de Tamtoc, quant à lui, qui fut occupé pendant 1200 ans, il est lié, à la fois, au développement de la culture huastèque – il fut qualifié de Capitale des Huastèques – mais aussi à celui de la région du Golfe du Mexique.

Les Huastèques existent encore aujourd’hui. Ils parlent le Teenek, une langue parente des langues mayas. Au cours de leur histoire, ils ont d’ailleurs eu des relations avec les cultures mayas du Yucatan.

Mais avant l’émergence de leur culture, un premier groupe humain sédentaire apparut vers 400 av. J.C. à Tamtoc.

Plusieurs autres se succédèrent dont celui à qui l’on doit la sculpture de la Mujer Escarificada trouvée en 2005 dans un bassin d’eau douce rituel dépendant du Complexe funéraire de La Noria situé sur le site.

Dans ce réservoir étaient déposées de nombreuses offrandes dont des calottes de crânes humains.

Sculpture dite « La Femme scarifiée ». Figure féminine, Vers 200 apr. J.-C.
Site de Tamtoc, État de San Luis Potosí, Mexique.
Grès. Zona Arqueológica de Tamtoc, Tamuín, État de San Luis Potosí, Mexique © D.R. Secretaría de Cultura-INAH / Archivo Digital de las Colecciones del Museo Nacional de Antropología-INAH-CANON / Colección Zona Arqueológica de Tamtoc

Le corps de cette femme nue tranche, par la rondeur de ses formes sensuelles qui lui confère réalisme et élégance, avec le style habituel de l’art de la Mésoamérique. On pourrait plutôt le rapprocher de l’esthétique du monde hellénistique ou romain.

Les protubérances sur sa peau, rappelant des scarifications, sont des décorations également inconnues jusqu’alors. Elles symbolisent des épis de maïs. La Mujer Escarificada serait associée au dieu ou à la déesse du maïs, mais aussi, aux fertilités agricole et humaine.

Des traces de cinabre sur les bras font penser qu’elle était peut-être peinte en rouge à certains endroits.

La sculpture fut sacrifiée en étant brisée de façon volontaire et offerte à cette source d’eau. Sa tête et ses jambes ne furent pas retrouvées.

Quelques centaines d’années plus tard, les Huastèques édifièrent un bas-relief à la tête du bassin, le Monument 32, La Sacerdotisa (La Prêtresse) que l’on peut voir sur cette reproduction graphique et cette photo prise sur son emplacement à Tamtoc exposées au Musée du quai Branly.

Cette murale de 6,5 m de long représente un acte sacrificiel où l’on peut voir trois personnages féminins dont deux décapités. De leurs cous s’échappent des torrents de sang.

Pour une présentation et des explications plus détaillées sur les différentes oeuvres présentées ici, mais aussi sur la section de l’exposition intitulée, Premières formes d’écritures et utilisation du calendrier du compte-long mésoaméricain, que je n’ai pas évoquée, rendez-vous, bien entendu, au Musée du quai Branly, sur le quai qui lui donne son nom, au pied de la Tour Eiffel.

Précédemment : Aux Merveilleux de Fred, Paris

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